Au nom du progrès et de la nation: Les avions renifleurs, ou la science entre l'escroquerie et le secret d'état.

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Au nom du progrès et de la nation: Les avions renifleurs, ou la science entre l'escroquerie et le secret d'état.

Message par 6clopes le Ven 19 Fév - 23:47

"Nous étions prêts à pactiser avec le diable, s'il pouvait nous donner le procédé." G. Rutman, vice-président de Elf-Aquitaine.

"Il est vrai qu'un climat général de folie s'était emparé de tout le monde et que, pour cette raison, ceux qui
doutaient le gardaient pour eu
x." A. Chalandon, président de Elf-Aquitaine.

Ce qui frappe de prime abord à la lecture des comptes rendus de cette affaire, ce sont les antinomies très apparentes, pour ne pas dire qui sautent aux yeux, entre des scientifiques considérés comme étant de haut rang, des capitaines d'industrie apparemment responsables et même un chef d'état, et un projet de bateleur, une histoire grand-guignolesque à la Tintin dont on se demande si un enfant de 10 ans l'aurait gobée: des investissements colossaux, des intérêts politiques et stratégiques, le tout étant fondu en une mémorable soupe à l'escroc: voici l'affaire des avions renifleurs ! (p.d.)

Voici un résumé de l'affaire sur wikipedia. L'on y trouvera que les informations officielles.


Dernière édition par 6clopes le Dim 21 Fév - 9:59, édité 1 fois

6clopes

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Chronologie "avions renifleurs"

Message par 6clopes le Dim 21 Fév - 2:25

Chronologie du dossier des "avions renifleurs"

Première phase

Février 1976: un intermédiaire, maître Violet, propose à Elf- Aquitaine un procédé inventé par un comte belge, Alain de Villegas et un ingénieur italien, A. Bonassoli. Le procédé VDSÃ permettrait de
déceler jusqu'à plusieurs milliers de mètres sous terre la présence de matières telles que l'eau, le gaz, le pétrole et certains minerais.
28 mai 1976: un contrat est signe à Zurich entre EIf-Aquitaine et la société panaméenne FISALMA, représentant les intérêts des inventeurs. Elf-Aquitaine dispose de l'exclusivité des procédés Delta
et Omega pour une période de douze mois et verse 400 millions de francs.

Deuxième phase

juin 1976: les premiers forages sont réalisés. Seize missions Delta et quatorze missions Omega sont lancées.
Février 1977: trois forages sont entrepris sur des sites repérés comme prometteurs et se concluent par des échecs.
Septembre 1977: une synthèse fait état de réserves sur la fragilité de la technologie des appareils mais les conclusions restent optimistes.

Troisième phase

24 juin 1978 : un nouveau contrat est signé qui fixe les conditions de partage de l'exploitation du procédé VDS pour un montant de 500 millions de FF. Deux sociétés commerciales sont créées, l'une panaméenne IOMIC associe FISALMA et ERAP, l'autre française SCIT pour gérer un laboratoire destiné à accueillir les chercheurs.
Fin 1978 : un rapport souligne les problèmes posés par le fonctionnement des appareils et relève un certain nombre de contradictions.
Octobre 1978 - mai 1979: trois nouveaux forages sont entrepris. Les résultats sont négatifs.
5 avril 1979 : une démonstration est organisée en présence des différents responsables et du président de la République.
Avril - mai 1979: Elf-Aquitaine saisit les appareils et demande que soit bloquée une part importante des fonds reçus par FISALMA. Un arbitre est nommé pour en fixer le montant, Antoine Pinay.
24 mai 1979 : J. Horowitz, un physicien extérieur à l'entreprise, organise une expérience élémentaire qui montre la supercherie.
22 juillet 1979 : l'association entre Elf et FISALMA est dissoute. L'essentiel des fonds débloqué à la suite du deuxième contrat de 1978 est récupéré mais pas ceux liés au premier ni les sommes investies en interne pour le suivi du travail des inventeurs.

Quatrième phase

1982 : l'administration notifie à Elf-Aquitaine un redressement fiscal de 547 millions pour exportation de capitaux en violation du contrôle des changes.
22 juin 1983 : l'affaire est rdvdl6e dans Le Canard enchaîné par Pierre Péan. Un rapport de la Cour des comptes écrit sur ce dossier en janvier 1981 a apparemment disparu. L'affaire est rendue publique par
une question parlementaire posée au secrétaire d'état au Budget qui confirme.
16 janvier 1984 : une information judiciaire est ouverte à l'initiative du ministère de la Justice pour recel d'escroquerie.
16 mai 1984 : une commission d'enquête parlementaire est créée.
15 novembre 1984 : le rapport de la commission est public.

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Une controverse non-close : Escroquerie ou escroquerie simulée ?

Message par 6clopes le Dim 21 Fév - 2:30

Une controverse non-close : Escroquerie ou escroquerie simulée ?

par Pierre Lascoumes, né le 22 décembre 1948, est un sociologue et juriste français. Il est directeur de recherche au CNRS, rattaché au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), et président de la section 40 « Politique, pouvoir, société » du Comité national de la recherche scientifique. Il travaille sur l'analyse des politiques publiques.


En quatre ans (1976-1979) Elf a perdu entre 740 et 800 millions de Francs (FF), soit 1,5 milliards de FF en 1995, lors de sa tentative d'achat d'une invention qui s'avèrera finalement fictive : « Aucune retombée positive n'apparaît ni sur le plan technologique, ni sur le plan scientifique, ni sur le plan économique. » Il s'agissait d'un éventuel système de détection aérien des champs pétroliers et autres ressources minérales d’où le terme de « renifleur » inventé par Jérôme Canard en juin 1983. Sous prétexte d'enjeux stratégiques majeurs, cette « Opération Aix » (nom de code interne à Elf) fut couverte par un secret industriel et un secret défense dont l'efficace opacité a justifié la violation de nombreuses règles administratives. Au bout du compte, les maigres résultats initiaux qui avaient appâté Elf s'avèreront le produit d'une supercherie. L'appareillage d'apparence complexe, longtemps hors de portée des ingénieurs de Elf, se contentait de restituer des informations qui lui étaient fournies à l'avance. La recherche technologique est certes une suite de paris hauts risques, mais ici le projet était sans crédibilité, faute de base scientifique et de toute référence des auteurs. C'est la pression exercée par des réseaux politiques et administratifs du plus haut niveau qui en a assuré la validité. L'affaire des avions renifleurs n'a débouché sur aucune sanction. Des millions ont disparu, mais l'entreprise ne s'est jamais positionnée comme victime. Les inventeurs-escrocs, leur supercherie dévoilée n'ont pas été inquiétés judiciairement. Une instruction a été ouverte dont l'issue a été sans suite. Les cadres dirigeants de Elf impliqués ont poursuivi leur carrière et les responsables politiques et intermédiaires, complices de fait, dont pas davantage été inquiétés, la seule sanction publique de ces actes se résume à une admonestation symbolique avec la publication de deux rapports officiels. Un Livre blanc révélant un sévère rapport de la Cour des comptes ; et le rapport de la commission d'enquête parlementaire. Leur reprise médiatique a été minimale. Le blanchiment politique et intellectuel a été aussi net que celui dont ont bénéficiés les auteurs et leurs victimes-comparses.

La grille de lecture ordinaire applicable à ce type d'événement conduit à la recherche des « vilains coupables ». Elle a donné lieu deux hypothèses qui, aujourd'hui encore, restent face à face : l’hypothèse du complot, selon laquelle Elf aurait été victime d'une escroquerie sophistiquée qu'elle n'a pas vu venir ; et l'hypothèse du plan cynique, selon laquelle les dirigeants de l'entreprise se seraient prêtés via une
escroquerie simulée à une opération de transfert de capitaux à l'étranger au profit de l'entreprise et/ou à celui d'une organisation politique. Ces deux hypothèses doivent être écartée d'entrée de jeu si l'on veut aller plus avant dans la compréhension du processus. Savoir s'il y eut ou non une escroquerie est insuffisant pour rendre compte d'un processus particulièrement complexe en termes d'enjeux et de systèmes d'action. Certes des éléments de manipulation existent mais ils sont
insuffisants pour rendre compte de la mobilisation d'autant d'enjeux et
l'enrôlement d'autant d'acteurs sur une aussi longue période
L'hypothèse du complot ne résiste guère car les prétendus « inventeurs »
ne sont pas crédibles et Elf n'a mis en oeuvre que tardivement des
procédures d'expertise systématique. Il y aurait eu escroquerie si les
manoeuvres et le but de l'opération avaient été clairs, alors qu'ils
demeurent marqués de bout en bout par un haut niveau d'incertitude.
Les « inventeurs » proposent des machines indéterminées au service d'un
procédé flou. Faut-il alors en conclure que les dirigeants ont
volontairement fermé les yeux et ont payé sans voir parce que leur
objectif était autre ? C'est la seconde hypothèse qui considère que les
relations nouées avec les inventeurs et le consortium qui les
représentent n'est que l'habillage d'une opération d'évasion illicite de
capitaux vers la Suisse (dans un contexte de contrôle des changes). La
destination finale des fonds ainsi détournés reste mystérieuse; s'il a été question de financement politique de la droite intégriste européenne cela n'a jamais pu être démontré mais cette lecture est tout aussi insuffisante que la précédente en effet, par rapport à d'autres escroqueries simulées celle-ci est d'un niveau de complexité incomparable. Il n'est pas nécessaire de monter un tel système exigeant surtout beaucoup de temps (quatre années), d'effectuer de tels engagements financiers et techniques et d'impliquer d'autant d'acteurs, démultipliant les risques de fuite, pour réaliser une opération fictive permettant l’évasion de capitaux. Le niveau des divers investissements effectués est disproportionné par rapport aux résultat attendus. Ces deux hypothèses et leurs questions de fausse évidence peuvent être dépassée par le recours à la sociologie des sciences. Le dossier des avions renifleurs relève de la problématique des
controverses scientifiques tant par l’hétérogénéité des informations et
des acteurs qu'il met en relation que par la pluralité des interprétations
qui coexistent et par les efforts de mise en cohérence que ces dernières génèrent.

(…)

(6clopes : L’auteur développe ensuite une intéressante interprétation sociologique des processus qui peuvent mener un groupe, ici l’entreprise Elf, ses cadres et sa direction, ses ingénieurs, à s’associer à l’adhésion - et contre toute évidence ! - à la croyance en l’efficacité du procédé)

6clopes

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Re: Au nom du progrès et de la nation: Les avions renifleurs, ou la science entre l'escroquerie et le secret d'état.

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