Stéphane Steinier liquidé par des négriers: meurtre passionnel dans un contexte mafieux ?

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Stéphane Steinier liquidé par des négriers: meurtre passionnel dans un contexte mafieux ?

Message par 6clopes le Mer 24 Fév - 15:33

Un repenti accuse

EGUEUR,JEAN-FRANCOIS
Samedi 15 avril 1989

Disparu depuis septante-huit jours, notre confrère Stéphane Steinier de la Nouvelle Gazette est mort: il a été assassiné quelques heures après son enlèvement. Un Turc opérant dans le milieu des pourvoyeurs de main-d'oeuvre au noir de la région louviéroise est accusé du crime par un complice.

Le meurtrier présumé est actuellement emprisonné en Italie dans le cadre d'une autre affaire. Dans la nuit de vendredi à samedi, le juge d'instruction Victorien Sohet a placé sous mandat d'arrêt cinq personnes (quatre hommes et une femme) soupçonnées d'être impliquées, à des degrés divers, dans l'assassinat du jeune journaliste.

Samedi matin, un sous-officier de la B.S.R de La Louvière, qui avait par dépit amoureux proféré des menaces à l'encontre de Stéphane Steinier, était toujours entendu au Palais de Justice de Charleroi.

Surprenant dénouement donc d'une affaire criminelle dont on soupçonnait depuis longtemps déjà le tragique dénouement. Jeudi, un homme dont l'identité n'a toujours pas été révélée, s'est présenté à la gendarmerie de La Louvière et a demandé à s'adresser aux enquêteurs de la B.S.R. Torturé par le remords, il avouait avoir participé à une «mortelle randonnée» nocturne au terme de laquelle le corps de Stéphane Steinier devait être «dilué» dans un bain d'acide. Ses restes auraient été «coulés» dans le béton. Cette sinistre besogne aurait été exécutée dans une décharge de Ressaix, dans la région de Binche.

Le «repenti» est formel. Une expédition avait été organisée pour administrer une sévère «correction» à notre confrère. Souhaitée par le gendarme jaloux? Samedi matin, cette question demeurait toujours sans réponse. Le sous-officier de la B.S.R. de la Louvière était en effet toujours interrogé par le juge d'instruction Sohet.

J.-F. EGUEUR.

Stéphane Steinier liquidé par les négriers du Centre

Rappelons l'enchaînement des faits. Le vendredi 27 janvier dernier, au petit matin, un passant découvrait des documents appartenant à Stéphane Steinier, 26 ans, engagé depuis quelques semaines à la Nouvelle Gazette de Charleroi. Dans la journée, on retrouvait sa voiture, une Peugeot 205, stationnée devant la gare de Mons. Mais nulle trace de Stéphane. Les dernières personnes à l'avoir vu, ce sont ses collègues de la rédaction qu'il quitta vers 23 heures, le jeudi 26 janvier. Célibataire, notre confrère devait ensuite se rendre chez ses parents, à Montignies-sur-Sambre, où il était attendu.

Ni sa mère ni son père, contremaître à l'atelier du quotidien carolo, ne devaient revoir leur fils... Et pour cause: le jeune journaliste était tombé dans le mortel traquenard tendu par trois hommes: le repenti, un certain Di Donato et le Turc actuellement détenu en Italie. Le trio attendait Stéphane Steinier près de la Grand-Rue, à Montignies-sur-Sambre. Dissimulés dans une camionnette, de marque japonaise et de teinte blanche, ils bloquèrent la voiture de notre confrère et le contraignirent à y prendre place. Il semble bien que son calvaire commença sur les lieux de l'enlèvement: découverte quelques jours plus tard, la camionnette était tachée de sang...

Selon la confession du repenti, le véhicule prit ensuite la direction de Binche pour s'arrêter à Ressaix sur un terrain vague. Là, Stéphane Steinier fut exécuté, froidement, d'une balle dans la tête. Ce serait le Turc qui aurait pressé la détente.

Ce Turc, justement, avait fait l'objet d'un jugement devant le tribunal correctionnel de Charleroi, début mars. Condamné à trois ans de prison pour des faits de vol, il était en fuite. Sous le coup d'un mandat d'arrêt international délivré dans le cadre de cette affaire, il vient d'être arrêté en Italie. Des inspecteurs de Charleroi devraient partir, incessamment, pour la péninsule, afin de l'entendre sur le meurtre dont il est accusé.

Dilué dans l'acide

Au centre de cette affaire, le nom d'un des cinq inculpés revient avec insistance: celui de Carmelo Bongiorno, un Italien d'une quarantaine d'années, résidant à Morlanwelz. Il serait présenté comme le «caïd» des milieux négriers du Centre (dont on lira par ailleurs la nature et l'étendue des activités) et en étroite relation avec le gendarme louviérois. Di Donato et le Turc passeraient pour être ses hommes de main. Quant au repenti, il aurait été recruté récemment par le patron.

Vendredi, tard dans la soirée, Di Donato, Bongiorno, Persico, propriétaire de la camionnette blanche, ainsi que le repenti ont été inculpés d'assassinat. L'épouse de Bongiorno, Giuseppina, a également été inculpée, mais on ignorait encore pour quel chef.

Le corps de Stéphane Steinier n'a toujours pas été localisé. Selon les déclarations du repenti, son cadavre aurait été plongé dans un bain d'acide sulfurique puis coulé dans du béton. Des recherches sont toujours effectuées près de Binche, à Ressaix.

Selon des témoignages recueillis dans les milieux proches des «négriers du centre» l'élimination de témoins gênants par dilution de leur corps dans l'acide aurait déjà été utilisé à de nombreuses reprises. Un coup de téléphone anonyme reçu samedi matin à notre rédaction de Charleroi affirmait que Adriano Gattesco, un joueur de football binchois mystérieusement disparu, aurait été éliminé de la même manière que le journaliste de la «Nouvelle Gazette».

Gendarme jaloux?

Parmi les hypothèses retenues pour expliquer l'exécution de Stéphane Steinier revient avec insistance celle du crime commandité par un gendarme louvièrois, ancien amant de l'amie de Stéphane. L'hypothèse de la fugue exclue dès les premières heures, il restait deux pistes possibles: une affaire d'ordre strictement privé ou bien un rapt qui pouvait se rapporter aux activités professionnelles de notre confrère.

De cette alternative, on devait retenir la première proposition. En fait, lors d'un passage à la rédaction louviéroise du quotidien, Stéphane avait fait la connaissance d'une jeune femme. Celle-ci était l'ancienne amie d'un sous-officier de gendarmerie, attaché à la BSR de La Louvière. Un enfant était né de cette liaison. Séparée du gendarme depuis quelques mois, elle manifestait l'intention de partager la vie de Stéphane: le couple devait d'ailleurs s'installer à Saint-Vaast.

Cette union, le gendarme ne pouvait la supporter. Interrogé par la police judiciaire carolorégienne dans les jours qui suivirent la disparition, il reconnut avoir proféré des menaces envers Stéphane mais niait les avoir mises à exécution.

Inlassablement, les hommes du commissaire Christian de Vroom vérifièrent les éléments qui se rapportaient à cette piste. Elle devait, semble-t-il, s'avérer sérieuse...

J.-F. E.

La mafia des «négriers»

C'est par centaines de millions, et plus vraisemblablement par milliards, que se comptent les bénéfices des «négriers», ces vautours de la construction qui écument notre pays en toute impunité depuis plus de dix ans.

Le mécanisme des escrocs est à la fois connu, classique, et répétitif. Il est habilement contrôlé par une poignée de personnages redoutables, à large majorité d'origine italienne. Tous ceux qui s'y sont attaqués à ce jour - enquêteurs, administrations, contrôleurs sociaux ou syndicats - se sont cassés les dents.

Dans la pratique, quelques complices créent une entreprise de coffrages ou de ferraillages sous forme de SPRL. Double avantage: ce type de société ne requiert aucun investissement (une camionnette et une machine à écrire le plus souvent) et se contente d'un capital modeste. Un gérant placé à la tête de l'affaire recrute alors un personnel pléthorique - souvent plusieurs centaines de personnes - sous contrat régulier ou «en noir». Puis, il se lance à l'assaut de travaux de sous-traitance proposés par de très grosses firmes, auxquelles il suggère des prix défiant toute concurrence et que des entreprises «saines» ne pouvent, de toute façon, rencontrer.

Erreur de calcul des prix de la part des «négriers»? Pas du tout. Seulement le résultat de l'absence de frais de fonctionnement et du non paiement d'obligations légales comme le précompte professionnel, la sécurité sociale et la TVA.

Comme il faut en moyenne de six mois à un an pour que les administrations compétentes constatent ces manquements et engagent des poursuites, les «négriers» ont eu le temps d'amasser un joli magot, en engrangeant les sommes versées par l'entrepreneur principal, avant de disparaître un beau matin, en emportant généralement la dernière paie des ouvriers. A ce moment, une nouvelle société bidon de sous-traitance prend aussitôt le relais et la chaîne continue, étant entendu que le gérant-homme-de-paille précédent, qui a opéré à visage découvert, s'empresse de se fondre dans la nature. Pour aller récidiver ailleurs sous un autre nom, comme il se doit.

Il y a quelques années, un «nègre» nous avait confié, sous le sceau du plus strict anonymat, que la puissance des «négriers» paralysait les plus intrépides. Une imprudence verbale pouvait avoir, au plan matériel comme au sens physique, les plus lourdes conséquences pour celui, ou pour ses proches, qui trahissait la loi du silence. Il n'hésitait pas à prétendre que les ficelles étaient tirées par la mafia, «la vraie» selon ses propres termes. Il ajoutait qu'il était impossible - il insistait sur le terme - de trouver un emploi de coffreur ou de ferrailleur dans la bâtiment sans leur accord, ajoutant que leur position était encore renforcée par un excès de candidats.

Dans un premier temps, continuait-il, les «négriers» payaient toujours leur personnel. Au bout de deux à trois mois, les «quinzaines» se faisaient plus irrégulières et le jour venait où le «patron» disparaissait avec la dernière paie. Tous le savaient, tous attendaient les événements... et le «patron» suivant qui les réembaucherait, le cas échéant, aux conditions de son choix. Il arrivait avec des contrats tout préparés en poche et ne laissait guère d'alternative aux travailleurs désemparés: une signature sans discussion, ou le chômage.

Bien entendu, les «nègres» n'avaient jamais le moindre contact avec un interlocuteur valable; ils ne disposaient d'aucun délégué syndical, la moindre contestation était sanctionnée par un renvoi immédiat, et ils étaient contraints d'enfreindre régulièrement les règles de sécurité les plus élémentaires.

Quant aux fraudes pratiquées dans les divers domaines économico-sociaux, elles entraînaient ce simple commentaire du «nègre»: «Tout le monde est au courant de la situation. Nous savons que nos contrats sont fictifs et signés par un homme de paille. L'essentiel pour nous, c'est de percevoir notre salaire le plus longtemps possible. Et s'ils empochent la TVA, la sécurité sociale et d'autres allocations qu'ils ne règlent pas, ce n'est pas notre problème. Que pourrions-nous d'ailleurs y changer, nous, dans la mesure où les autorités, qui sont au courant du procédé, ne parviennent même pas à l'enrayer?»

OLIVIER COLLOT.

6clopes

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