Dominique Lorentz, femme debout

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Dominique Lorentz, femme debout

Message par 6clopes le Jeu 11 Mar - 23:15

Les éditions des Arènes redonnent la parole à Dominique Lorentz, dix ans après la publication de son premier livre « Une guerre », six ans après « Affaires atomiques », deux brûlots essentiels qui n’ont pas écorné la République, mais laminé leur auteur. La vérité s’épuise, elle coûte cher.

La France est un pays formidable, une démocratie. Les journalistes peuvent écrire ce qu’ils veulent, surtout si ce qu’ils veulent ressemble comme deux gouttes d’eau à une dépêche AFP. Sinon, ils sont perçus comme des gratte-papier, des emmerdeurs ou, au mieux, un mal nécessaire. Le journaliste en France révèle ce qu’on peut révéler, soulève quelques questions embarrassantes, déterre quelques cadavres, mais ne s’aventure en règle générale pas au-delà d’une certaine ligne jaune. Ou alors sous couvert d’humour, de parodie. Seul le mélange des genres permet l’insolence, le franchissement de limite. Le journaliste en France doit obéir à son rédacteur en chef, qui lui-même doit obéir à ses sponsors, ou au patron du groupe de presse qui détient le journal. Connais Lagardère mieux que toi-même, si tu veux publier. Si tu veux garder ta place. Le journaliste en France est, dans une immense majorité, un porte-flingue qui ne dégaine que très peu, qui se contente de petits bruits de couloir, de renseignements plus ou moins généraux et de fuites pas très importantes. Il faut dire qu’on ne lit plus les journaux, que la radio la plus écoutée est NRJ, suivie de RTL, que les 13 heures et 20 heures les plus regardés sont ceux de TF1. Il faut dire, à la décharge du journaliste, que le public, le citoyen comme on l’appelle aujourd’hui, ne fait dans l’ensemble pas beaucoup d’efforts pour s’informer. Il ne lit que les livres dont parlent les critiques, il ne regarde que les films ou les documentaires adoubés par Télérama ou Michel Drucker, il fait confiance aux sondages et se dit que « si ça marche, c’est pas un hasard ». Dans tout ce cirque, le journaliste dit d’investigation n’a qu’à bien se tenir, quand il s’embarque sur un sujet sensible. Il sait d’emblée que les médias ne le suivront pas, ou très peu. Qu’il progressera à tâtons, dans un silence profond, et qu’il aura de ce fait beaucoup de mal à se faire entendre.

Dominique Lorentz est de ces journalistes. Une femme capable d’écrire deux livres « énormes » (Une guerre en 1997 et Affaires atomiques en 2001) dont la lecture, longtemps après, comme on dit dans les polars « continue à vous hanter ». Deux livres, pour reprendre l’expression favorite des quatrièmes de couverture, dont on ne sort pas indemne. Elle n’en est d’ailleurs pas sortie indemne. Bâillonnée, niée, censurée, cambriolée, Dominique Lorentz a gagné très peu et perdu beaucoup dans cette aventure qui semble toucher à sa triste fin, en 2007, avec la publication d’un petit livre glaçant (Des sujets interdits, toujours aux éditions des Arènes) où elle raconte sa galère, simplement, sans emphase, sans romantisme, comme on ferme les yeux d’un mort. Dominique Lorentz a eu le tort de s’attaquer à des sujets trop sensibles : l’Iran et sa bombe nucléaire, le Liban et ses otages, George Besse et Eurodif, Michel Baroin et les francs-maçons. Du lourd, pas du people, pas du Catherine Nay, pas du Duhamel. Pas ce journalisme institutionnel qui joue à tout savoir mais qui radote depuis vingt ans les mêmes courbettes devant les mêmes filous en faisant comme si, cette fois-ci, il y avait de bonnes raisons d’y croire.

Une fois qu’on a lu Dominique Lorentz, on ne croit plus aux journalistes. On se rend compte combien tout leur travail est compromis, trop compromis pour devenir compromettant. Elle qui n’a jamais utilisé d’autres sources que des sources dites « ouvertes », c’est-à-dire disponibles, accessibles à tous, consultables et vérifiables, par opposition aux sources dites fermées, reposant sur de mystérieux témoins, souvent des RG, distribuant des témoignages totalement invérifiables qui ne démontrent rien et embrouillent tout. Dominique Lorentz, ce sont des centaines de notes de bas de page, renvoyant à des articles du Monde, du Figaro, à des livres, des conférences, des documents libres comme l’air qu’il suffisait d’analyser, de recouper, pour en extraire une certaine vérité, pour ne pas dire une vérité certaine.

Mais la vérité ne plaît pas toujours. Elle dérange parfois. Mieux vaut donc s’en tenir aux dépêches des agences de presse certifiées conformes, qui constituent l’essentiel des journaux télévisés de TF1, de France 2, et même aujourd’hui des chaînes d’information du satellite, I Télé ou LCI. La vérité dérange et certaines ne sont pas bonnes à dire. C’est aussi simple que cela. Dominique Lorentz n’avait pas le droit d’écrire ce qu’elle a écrit. Elle n’avait pas le droit de comprendre ce qu’elle a compris. Elle raconte dans Des sujets interdits comment des éditeurs, des producteurs, des rédacteurs en chef lui ont fait comprendre, par leur refus de soutenir son travail, qu’elle faisait fausse route, qu’elle sortait du chemin, de la droite ligne, et qu’en aucun cas elle ne pouvait espérer recevoir quelque soutien que ce soit de la part de ce monde interlope ditdes médias. Personne ne la suivrait dans ses errements.

Personne, en effet, ne l’a suivie. Sauf quelques « originaux », Philippe Harel, Denis Robert, Laurent Beccaria, et d’autres « illuminés » comme Alexandre Adler. Certains lecteurs aussi, malgré le silence de la presse, certains rares lecteurs qui ont osé lire ses livres, qui tous en sont sortis subjugués et les ont fait lire à d’autres. Mais ces livres, peu défendus par des libraires préfabriqués, conditionnés et mal payés, ont été des échecs. Comme le seront plus tard les tentatives d’éclaircissements de Denis Robert, Révélations ou La Boîte noire.

Le non-succès entraîne une certaine forme de non-crédibilité. Dominique Lorentz, jamais invitée, jamais entendue, n’existe pour ainsi dire pas. Malgré la diffusion d’un reportage sur Arte (La République atomique) jamais rediffusé depuis. Malgré l’excellent travail des éditions des Arènes, rééditant en 2002 un extrait des Affaires atomiques intitulé Secret atomique et relançant aujourd’hui (dix ans après Une guerre) la machine avec ce petit livre noir et rouge, Des sujets interdits qui dit beaucoup, avec des mots simples, justes et pas haineux, sur l’impossibilité de véhiculer une certaine information. Sur l’impossibilité d’écrire certaines choses, qui dérangent, qui laisseraient à penser que l’ordre n’est pas si juste que ça. Sur l’état de notre démocratie, rien de moins.

Une démocratie où les politiques nous expliquent qu’il n’y a pas d’affaire des otages du Liban, qu’il n’y a pas de prolifération nucléaire dissimulée, que George Besse a été assassiné par Action directe et que toutes ces histoires n’ont rien à voir entre elles. Tout le reste n’est que littérature, ou coïncidences. Rien d’autre. Circulez, il n’y a rien à révéler. Une démocratie où la poésie érotique de Serge Lama ou Le cahier de gribouillages pour les adultes qui s’ennuient au bureau sont en tête des ventes de livres. Une démocratie où Djamel Debbouze est une « conscience » et l’abbé Pierre un « symbole ».

Tout ce qu’a écrit Dominique Lorentz est vrai. Toutes ses révélations. Elle pensait peut-être, comme tous ceux qui l’ont lu, que cela suffirait que ce soit vrai. On reproche tellement aux journalistes de raconter n’importe quoi. Mais non, ça n’a pas suffi. Pire : cette vérité-là s’est retournée contre elle, sans que personne ne puisse l’aider. Elle s’est retrouvée seule, une main devant, ses livres derrière, à chercher du travail.

On ne peut s’empêcher de mettre son délaissement en parallèle avec la récente mise en examen de Denis Robert. Ceux qui cherchent à comprendre ont aujourd’hui besoin de comités qui les soutiennent. Un grand sujet de réflexion pour nos candidats à l’Elysée, qui, dans leur immense majorité, s’en foutent complètement.

6clopes

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