Heroïne: les pistes de la "maffya" turque, Belgique tête de pont

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Heroïne: les pistes de la "maffya" turque, Belgique tête de pont

Message par 6clopes le Mer 24 Fév - 1:55

HEROINE: LES PISTES DE LA "MAFFYA". LA CROIX "BLANCHE" DES SUISSES.

LALLEMAND,ALAIN
Lundi 29 octobre 1990

C'est l'année du grand retour de l'héroïne aux Etats-Unis et en Europe. Itinéraire d'un produit dominé par la mafia à la turque... avec deux f et un y.

Wiesbaden, 18 octobre: les services du BKA (police fédérale allemande) annoncent le millième décès par overdose constaté cette année sur leur territoire, un jeune Yougoslave de 21 ans décédé à Munich. Mil neuf cent quatre-vingt-neuf s'était soldé par une hausse de 45 % de ces accidents, 1990 verra une hausse supplémentaire probable de 15 %.

Alors qu'Anvers et Bruxelles assistent, toutes proportions gardées, au même phénomène (voir nos informations par ailleurs), la Belgique voit se confirmer son rôle de relais secondaire de l'héroïne «turque», à destination de la France et de l'Espagne. Le mouvement, visible à Bruxelles dès le milieu des années quatre-vingt, s'est développé à tel point qu'au mois d'août, les autorités judiciaires anversoises devaient découvrir, à leur plus grande surprise, qu'un de leurs propres traducteurs turcs étaient impliqué dans le trafic d'héroïne à destination de l'Espagne. 90% des saisies d'héroïne effectuées à Bruxelles concernent ce milieu turc.

Pour sa part, l'Europe de l'Est, complice des trafiquants dans les années sombres, est le nouveau marché où prospèrent d'ores et déjà les parrains - «buyuk baba» - de la «maffya» d'Istanbul: Bulgarie, Hongrie, Yougoslavie.

Comment l'héroïne acheminée par les filières turques a-t-elle détrôné les filières «héro» du Sud-Est asiatique et relégué les parrains colombiens de la cocaïne au second rang des préoccupations nord-européennes? Ouvrir ce dossier revient à analyser les travers de la guerre froide et le déséquilibre financier des Balkans.

ISTANBUL-SOFIA-BONN: LA ROUTE DES BALKANS

L'opération d'infiltration menée en 1986 et 1987 au départ de la Suisse par un agent de la DEA, en direction du trafiquant turc Haci Mirza, est exemplaire. Non seulement Mirza «tombe» en février 1987, mais l'enquête révèle la manière dont l'héroïne, iranienne, est fournie aux parrains de la mafia d'Istanbul. Ali Sirazi, proche du gouvernement de Téhéran, achemine la marchandise en toute impunité vers la Turquie occidentale, où les parrains bénéficient de la protection d'éléments corrompus de la police turque. L'Iran a besoin de financer la guerre et utilise le bazar d'Istanbul pour écouler l'héroïne. C'est le «verso» inévitable de l'Irangate, que la DEA découvre alors incidemment bien avant que le scandale ne devienne public.

L'héroïne n'est donc pas majoritairement turque. Mais les Turcs dominent le marché et, dès l'étape d'Istanbul, le milieu lui imprime résolument sa marque, développe sur l'Europe un réseau de nationaux proches du «bazar», et génère de la sorte une assimilation abusive.

Istanbul, relais historique de l'Asie en direction du Vieux Continent, connaît deux portes terrestres de sortie: la Grèce et la Bulgarie, le bloc de l'Ouest et le bloc de l'Est. Sofia, avide de devises étrangères, emporte le marché: c'est la naissance de la «filière bulgare» révélée en 1983, et les belles années de la société d'Etat du commerce extérieur, Kintex, dont les chevaux de bataille sont les cigarettes et produits de luxe passés en contrebande. (note 6clopes: trafic armes contre drogues; lieu convergence STASI / KGB / MAFFIA / CIA ) L'axe est toujours valable à l'heure actuelle pour les stupéfiants, comme le confirmera au mois d'octobre le chef de la section autrichienne d'Interpol Herbert Fuchs: la Bulgarie sera sans doute la nouvelle plaque tournante de l'«Est connection». Tant il est vrai qu'une fois une filière de contrebande mise sur pied, le filon est généralement exploité plus de trente ans.

LA BELGIQUE, T ETE DE PONT, VERS LA FRANCE ET L'ESPAGNE

Géographiquement, dès qu'une tête de pont est organisée à Sofia, les buyuk baba sont aux portes du bloc de l'Ouest: via la Yougoslavie, la Hongrie et la Tchécoslovaquie, l'héroïne arrive au premier niveau de distribution occidental: Italie, Autriche et, surtout, l'Allemagne. Viennent alors deux pistes distinctes. La première concerne le nord de l'Italie, l'Autriche, la Suisse et l'est de la France (principalement via la Yougoslavie), la seconde - de loin la plus structurée - concerne l'Allemagne (Munich, Cologne, Bonn, Hambourg), les Pays-Bas (Rotterdam, Amsterdam) et... la Belgique. Le rôle de cette dernière est fondamental, car il conditionne en grande partie l'accès de l'héroïne à l'Europe de l'Ouest et du Sud: via Bruxelles, Anvers ou le Limbourg après un détour par les Pays-Bas, l'héroïne est écoulée sur le nord de la France (et alimente en partie la Grande-Bretagne), Paris, les régions de l'Est (Mulhouse, Strasbourg) et Marseille. Le périple se termine enfin en Espagne, en direction de Barcelone (Est), Séville et Malaga (Sud).

Il convient d'ajouter, à cette route classique des «Balkans», la voie maritime exploitée par les Chypriotes turcs au départ de Nicosie, le milieu chypriote ayant - comme l'ont démontré les enquêtes sur d'autres trafics, notamment de femmes - une bonne assise aux Pays-Bas, mais également en Italie. C'est également au niveau de cette île que le milieu turc relaye la production libanaise de pavot, le haschisch y étant en nette perte de vitesse.

Pourquoi ce réseau, qui ne s'est pas constitué en un jour, distribue-t-il désormais une héroïne apparement plus pure que de coutume (jusqu'à 35 % de pureté constate-t-on aux Etats-Unis et à Bruxelles, contre 10 % précédemment)? Pourquoi, sans raison apparente, se produit en Europe une série d'overdoses forcément suspectes qui n'ont pour résultat immédiat que de renforcer la répression? Trois hypothèses parmi d'autres, et qui ne sont pas nécessairement exclusives: le besoin impératif de lancer un produit fumable, un glissement au sein des pays producteurs, l'abandon des intermédiaires traditionnels du bloc de l'Est.

La première hypothèse est de loin la plus faible et n'a guère de pertinence en Europe: face à la chute du prix de la cocaïne et à sa diffusion plus large sur notre continent, face au phénomène «sida» mais aussi à la percée de l'ecstasy et du LSD, l'héroïne ne peut conserver sa part de marché qu'en devenant majoritairement une drogue fumée, donc plus forte. La seringue n'a définitivement plus la cote. Mais l'Europe a depuis longtemps opté pour la «fumette», contrairement aux Etats-Unis.

Deuxième hypothèse: la répression brutale organisée à Téhéran face à la drogue, et la fin des hostilités - donc la reprise d'un commerce «blanc» -, poussent les Turcs à s'approvisionner en Afghanistan. Ou dans le sud de l'URSS, devenu lui aussi producteur de pavot.

Dernière hypothèse: l'effondrement du bloc de l'Est a supprimé les institutions «porteuses de valises» de Zagreb, Sofia ou Budapest, la «maffya» turque a franchi un pas de géant en supprimant les intermédiaires, gros mangeurs de bénéfices mais devenus obsolètes. C'est l'hypothèse de loin la plus plausible, relayée par les premiers échos de l'Est «nouvelle mouture»: les courriers de la drogue commandités par le milieu turc ont désormais un profil classique, comme cette hôtesse de l'air de la compagnie aérienne hongroise Malev, appréhendée à Rome avec 21 kg d'héroïne. Comme cette ressortissante bulgare, première victime des policiers allemands de l'Est «recyclés» par l'Ouest, qui se fait pincer avec 2,4 kg de poudre à l'Est de Berlin. Ils sont également plus nombreux, plus incisifs. La voie est ouverte, tout simplement, sans qu'une pureté accrue doive nécessairement être prise en compte.

Le mal pourrait être plus profond encore: Istanbul n'a réussi à s'imposer dans le marché de la drogue qu'en regard de l'antagonisme des deux blocs. Mais les structures soviétiques du marché noir, et la puissante mafia d'URSS - déjà relayée aux Etats-Unis - ne tarderont pas à investir les marchés les plus riches au détriment du «bazar» d'Istanbul. Même s'il doivent un temps faire route commune. La question est alors de savoir où vont se déplacer les laboratoires de l'Europe de l'Est fonctionnant pour compte de la Turquie. Et la guerre des mafias débouchera à terme sur la disparition violente d'autres intermédiaires. Quel en sera l'impact sur l'héroïne distribuée en Europe?

La croix «blanche» des Suisses

Encore la Suisse? Oui, encore. L'instruction tessinoise ouverte dans le cadre de l'affaire Magharian- et de la «Lebanon Connection» aura été pour le moins... instructive. Petit retour en arrière: lorsque le 1er septembre 1988 le quotidien de Lausanne «24 Heures» lance, sous le titre «Le supermarché Kopp», ce qui allait devenir une affaire d'Etat, le journaliste Olivier Grivat manque de peu le «Koppgate» (le fait que le ministre de la Justice en place aie pu prévenir son mari d'une enquête qui le concernait), mais dévoile par contre un trafic d'or entre la Suisse et la Turquie. Deux ans plus tard, devant la Cour d'assises du Tessin, la question posée aux frères Magharian est toujours la même: quelle justification commerciale donner aux nombreuses transactions financières opérées entre Istanbul, Sofia et Zurich?

Bien sûr, l'ancrage de trafiquants turcs en Suisse - autrefois fort clémente - est notoire, et le dossier Yasar Avni Musullulu en est une illustration: trafiquant de drogue via deux sociétés implantées en Suisse, il fait l'objet, en juin 1983, d'un mandat d'arrêt international diffusé par Interpol-Ankara pour trafic d'armes et constitution de bande de malfaiteurs. Sans suite: la Suisse ne condamne que le trafic d'armes de guerre, or le mandat ne précise pas le... calibre des armes convoyées. A la demande de Berne, Musullulu confirme des trafics de devises, de diverses marchandises et d'armes, mais n'est pas inquiété. Il sera dûment fiché, mais le document stipule: «Ne pas arrêter». En août 1984, la Suisse accepte de bouger lorsqu'Ankara confirme que Musullulu a participé à un trafic de morphine-base, mais c'est pour découvrir que le trafiquant venait à peine d'obtenir un visa pour la Bulgarie où il était désormais en fuite.

Autre preuve de l'implantation turque dans ce pays: la «Kosovo Connection», démantelée au printemps 1989. Un laboratoire clandestin, situé en Yougoslavie, servait à alimenter les marchés suisse, allemand, belge et espagnol. C'est à la Cour d'assises de Berne, où s'était structuré le réseau, que revient l'honneur de juger tout ce petit monde.

Enfin, c'est à Côme, à 200 m du poste-frontière de Ponte-Chiasso, que sera intercepté un des plus grands chimistes de la filière turque, Ismet Kostu, à la fin du mois d'août 1989.

Mais avec l'affaire Magharian, on passe à la vitesse supérieure: l'analyse des comptes bancaires des agents de change zurichois révèle qu'ils servaient d'intermédiaires financiers à différents opérateurs turcs plus ou moins anonymes, sur lesquels les instructeurs mettent rapidement un nom. Et tout d'abord, la famille Tirnovali, reconnue comme une des principales familles mafieuses d'Istanbul: Eyup, Sabit et Vacit, les trois frères Tirnovali, ont été condamnés à vingt-deux ans ferme pour trafic d'héroïne sous couvert de la société «Dallas Jeans». Leurs banques: la Trade Development Bank de Genève, la SBS et l'ABN de Chiasso. Les devises dans lesquelles ils opèrent: francs belges, français, suisses, florins, lires, shillings autrichiens, dollars américains.

Autre grand personnage d'Istanbul: Mehmet Yldirim, en relation avec le trafiquant iranien Ali Sirazi et le turc Haci Mirza. Il traite via Zurich en dollars américains et canadiens, marks allemands, francs français et suisses, livres sterling et schillings autrichiens.

Ou encore: le trafiquant Kurt Mehmet, dont les fonds se composent de dollars américains et marks allemands. On pourrait y ajouter une demi-douzaines d'autres trafiquants, tous de nationalité turque.

Argent des trafics d'or, trafics d'armes, trafics de drogue? Impossible de démêler l'écheveau de ces finances occultes, ce qui vaudra aux frères Magharian le bénéfice du doute, seul le blanchiment de l'argent de la drogue étant retenu par l'accusation. La morale n'en sort pas indemne, mais on sait au moins à quoi s'en tenir: le seul cas Magharian montre que les devises récoltées par les parrains d'Istanbul couvrent l'ensemble de l'Europe de l'Ouest, à l'exception du Danemark et de la péninsule ibérique, zones auxquelles il faut ajouter les Etats-Unis, le Japon et le Canada. Et que la «filière bulgare» - plusieurs transactions passaient par des comptes de Sofia - est toujours d'actualité.

A. L.

6clopes

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APRES L'ETE, UNE COMMISSION ROGATOIRE IRA CONSULTER LES ARCHIVES DE LA STASI, TUERIES: LEKEU EST MORT, JUMET PERD UN TEMOIN

Message par 6clopes le Mer 3 Mar - 19:44

APRES L'ETE, UNE COMMISSION ROGATOIRE IRA CONSULTER LES ARCHIVES DE LA STASI, TUERIES: LEKEU EST MORT, JUMET PERD UN TEMOIN

HAQUIN,RENE
Mercredi 11 juin 1997
Après l'été, une commission rogatoire ira consulter les archives de la Stasi

Tueries : Lekeu est mort, Jumet perd un témoin

L'avocat général montois Claude Michaux, entendu hier par la commission parlementaire « bis» sur les tueries du Brabant, a déploré qu'un témoin ait publiquement fait état des contacts pris par la PJ avec l'ex-gendarme Beijer, au sujet d'armes encore à découvrir. Il a également annoncé le décès de l'ex-gendarme Martial Lekeu, survenu dimanche dans son exil d'Orlando (Floride). Un décès sans doute naturel selon les autorités américaines qui ont cependant ordonné une autopsie. Martial Lekeu, âgé de 50 ans, pris d'un malaise en rue, a succombé à l'hôpital.

Cet ancien du groupe antiterroriste Diane, passé à la BSR de Bruxelles 1975 à 1977, fut muté à Vaux-sur-Sûre après avoir révélé l'existence du groupe G (les gendarmes du Front de la Jeunesse dont il faisait partie et avec lesquels il avait gardé le contact). Il disait y avoir vu des plans correspondant aux attaques des tueries du Brabant. En 1983, après les premières tueries, il démissionna de la gendarmerie et s'exila avec les siens en Floride. Son nom apparaît notamment dans le dossier de l'attaque de la fabrique de gilets pare-balles à Tamise (10 septembre 1983). En Floride, il collabora aves les douanes américaines et ouvrit un bureau de détective, l'International Intelligence Service. Il eut des contacts avec des mercenaires dont Bob Denard.

Lekeu, qui fit ses premières révélations à Orlando lors de la première commission sur les tueries, fut interrogé par les juges Troch et Lacroix partis en commission rogatoire en 1989 au consulat belge d'Atlanta. Ces dernières années, sa situation professionnelle et matérielle s'était dégradée, de même que sa santé. En février, Lekeu fut arrêté à Orlando pour une affaire de menaces par arme. Il a comparu en justice au début de juin. Les enquêteurs de Jumet négociaient son retour et devaient reprendre contact ce lundi pour l'informer que les choses s'arrangeaient. Trop tard. Son nom allonge la liste déjà longue des témoins ou suspects morts, que concernait toujours l'enquête sur les tueries du Brabant.

On a aussi appris hier, par l'avocat général Michaux, qu'une commission rogatoire devrait se rendre après l'été en Allemagne pour y consulter les archives de la Stasi, l'ancienne police secrète d'Allemagne de l'Est. Pas impossible d'y découvrir une analyse sur les tueries du Brabant- J'ai tendance à privilégier l'hypothèse politique, dit Claude Michaux -, voire des renseignements sur des personnes liées à la Kintex, société servant de couverture à la Stasi et citée dans l'«axe bulgare» de l'enquête des gendarmes de la BSR de Wavre sur l'attaque de l'armurerie Dekaise en 1982.

Interrogé sur la prédominance des gendarmes par rapport aux hommes de la PJ détachés à la cellule d'enquête de Jumet, Claude Michaux, comme son collègue l'avocat général André Dessart, entendu avant lui, ont tous deux témoigné de la volonté constante du l'ancien procureur général de Mons Georges Demanet de donner à la cellule de Jumet tous les moyens demandés.

Il a convoqué lui-même de nombreux briefings, il y était chaque fois. Quand on s'est découragé, en 1993, c'est lui qui essayait de remotiver les hommes, dit André Dessart, qui rappelle qu'en 1995, c'est encore à l'initiative du PG de Mons que, bien que promus à d'autres fonctions, Lacroix et Michaux sont revenus à la cellule. Mais le patron de la PJ, Christian De Vroom, critiqué par d'aucuns pour avoir désengagé la PJ, dit dans un rapport avoir exécuté fidèlement les directives du procureur général. André Dessart suppose que le procureur général a dû constater le manque de moyens de la PJ : Vous ne pouvez pas tirer du sang d'un caillou, dit-il.

Prochaine séance vendredi.

RENÉ HAQUIN


Dernière édition par 6clopes le Jeu 4 Mar - 14:11, édité 1 fois

6clopes

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Trafics armes contre drogues / Services / Mafias / Intermédiaires belges

Message par 6clopes le Mer 3 Mar - 19:48

Trafics d'armes Un Belge a enfreint l'embargo contre la Croatie

Trafic d'armes Une société de Grimbergen fournissait les faux documents nécessaires aux trafiquants ukrainiens

La mafia d'Odessa a armé la Croatie en guerre 1996, la mafia ukrainienne s'installe en Belgique Geza Mezosy, clé belge du réseau

LALLEMAND,ALAIN
Vendredi 20 avril 2001
Trafics d'armes Un Belge a enfreint l'embargo contre la Croatie ALAIN LALLEMAND

Dans le plus grand secret, le trafiquant d'armes belge Geza Mezosy, 37 ans, de Grimbergen, a été arrêté et inculpé le 4juillet 2000 pour son rôle dans la livraison d'armes et munitions de guerre à la Croatie et en Bosnie. Les faits se sont produits d'octobre 1992 à mars 1994, en contravention de l'embargo décrété dès 1991 par les Nations Unies. En aveux et libéré, Mezosy attend son procès.

Ces révélations sur un trafic d'armes de grande ampleur (plus de 12.000 tonnes d'armes et munitions, plus de 800 containers) organisé par la mafia d'Odessa interviennent alors que l'Italie a enfin appréhendé, le 7 avril dernier, le dernier grand responsable du réseau, l'oligarque russe Alexander Zhukov. Zhukov, proche de Mikhaïl Gorbatchev, était déjà connu en Belgique pour des faits liés à la corruption d'un député bruxellois.

Zhukov assurait la dimension financière du trafic, cependant que les armes étaient livrées par les sociétés publiques d'armement de Biélorussie et d'Ukraine. Le Belge avait de son côté pour fonction d'alimenter le réseau en faux «end users» - faux certificats d'acheteurs. En l'occurrence, il en établira aux noms du Nigeria, de l'Egypte, du Soudan et du Maroc.

Les polices italienne et belge peuvent ainsi mettre à leur actif le démantèlement d'un groupe mafieux, implanté en Belgique, en Hongrie et en Ukraine, qui aura eu un impact non pas exclusif, mais décisif sur l'approvisionnement en armes du conflit yougoslave.

Il reste à connaître maintenant l'implication exacte d'agents de renseignements d'(au moins) un pays de l'Est, qui semblent avoir eu connaissance du dossier.

Page 5

Trafic d'armes Une société de Grimbergen fournissait les faux documents nécessaires aux trafiquants ukrainiens La mafia d'Odessa a armé la Croatie en guerre

Après sept années d'enquête, les polices d'Italie et de Belgique démantèlent le réseau mafieux qui a alimenté en armes la Croatie et la Bosnie sous embargo des Nations unies.

RÉCIT

ALAIN LALLEMAND

L'arrestation ce 7 avril, par la police italienne, de l'oligarque russe Alexander Zuhkov, 47 ans, met un terme à une enquête de sept années qui démontre l'influence du crime organisé sur le déroulement des conflits armés: d'octobre 1992 à mars 1994, la Croatie (et dans une moindre mesure la Bosnie) ont été approvisionnées en armes ukrainiennes et biélorusses par la «Neftemafija», la mafia du pétrole d'Odessa, en violation de l'embargo décrété en septembre 1991 par les Nations unies. Il ne s'agit pas d'un approvisionnement marginal: 802 conteneurs pour un total de... 12.347 tonnes d'armes de guerre et de munitions.

La filière est éventée le 8 mars 1994, dans le canal d'Otrante séparant l'Italie et l'Albanie. Il s'agit d'une interception de navire réalisée par les forces de l'OTAN, chargées à cette époque de faire respecter l'embargo décrété par les Nations unies envers la Yougoslavie: le Jadran Express, battant pavillon maltais, revient officiellement d'Izmir mais a fait route en dernière minute pour Ilichevsk (Ukraine) où il a chargé en contrebande plus d'une centaine de containers. Alors que ce bateau ne devrait être chargé que de déchets de cuivre, de balles de coton et de plusieurs centaines de containers vides, les Italiens découvrent à son bord 133containers abritant 30.000kalashnikovs, 400 missiles téléguidés, 50postes de tir pour missiles, plus de 10.000missiles antichars, et diverses munitions de calibres121, 12,7 , 7,62 et 11,5mm. Près de 2.000tonnes d'armes et munitions. D'où proviennent-elles?

Pour la petite histoire, l'enquête, d'abord étouffée en Italie, rebondira en 1997 à la suite des développements d'une enquête liée à la N'drangheta, la mafia calabraise. La section antimafia du parquet de Turin est alors mise sur la piste de mafieux ukrainiens associés à la mafia italienne, obtient le concours du parquet de Kiev, en vient enfin au mois d'avril 1999 à solliciter l'expertise développée par la BSR de Bruxelles, puis la police fédérale de Liège.

Le scénario reconstitué par les diverses polices est celui-ci: les sociétés publiques d'armement Progress (Ukraine), Belorusintorg et Belorussecheport (Biélorussie) signent au moins cinq contrats, entre octobre 1992 et janvier 1994, avec la société Global Technologies International Inc., basée à la fois à Panama et à Kiev. Elles sont indubitablement la source originelle des armes, l'ultime contrat portant sur les armes interceptées en mars 1994.

Mais ces sociétés d'Etat sont abusées, car elles pensent que les armes ont pour destinataire réel les armées du Maroc, du Nigeria, du Soudan et d'Egypte. C'est du moins ce qu'affirment les certificats de «end users». Ces faux certificats ne sont pas fournis par Global Technologies, ils sont fournis par d'autres sociétés intermédiaires associées à GTI dans le cadre d'une chaîne de vente en cascade: d'abord la société hongroise Technika (qui joue le rôle d'intermédiaire tampon entre l'Est et l'Ouest, avec la bénédiction de Budapest) et, dernier maillon, la société Eastronicom SA, de Grimbergen, du trafiquant d'armes belge Geza Mezosy.

C'est Mezosy, 37 ans, qui, contractuellement, s'engage envers GTI pour la réalisation de ces marchés d'armes, et fournit les faux documents. Il se dit notamment en possession d'une licence commerciale avec le Soudan, signera des documents en blanc, etc. Bref, il est l'intermédiaire nécessaire pour obtenir les documents requis par les fabricants d'armes de l'Est.

Sur cette base, les armes pourront quitter l'Ukraine par voie maritime, au départ des ports d'Ilichevsk, Nikoleav et Oktyabrsk. La livraison interceptée en 1994, la seule qui soit entièrement documentée, empruntera le parcours Ilichevsk, Port-Saïd et retour sur le canal d'Otrante.

D ernier maillon,

la société Eastronicom ,

de Grimbergen,

du trafiquant d'armes

belge Geza Mezosy

Une fois le schéma criminel identifié, s'ouvre alors une chasse à l'homme qui ne connaîtra son terme que ces derniers jours. L'homme qui se cache derrière la société GTI, X., 38ans, a fait du trafic d'armes son activité quasi quotidienne. Il est connu des autorités ukrainiennes, ainsi que des Français. Il sera arrêté en Allemagne, extradé vers l'Italie et passe aux aveux. L'analyse de ses comptes bancaires montre que les opérations de trafic d'armes entrent dans l'économie du principal groupe mafieux ukrainien contrôlant les flux de pétrole à Odessa, la «Neftemafija», et finissent plus précisément sur les comptes de la société Sintez, contrôlée par l'oligarque russe Alexander Zhukov. Zhukov, c'est la «vitrine propre» du gang d'Alexandre Angert (dit «Angel»), familier de Bruxelles (voir ci-dessous).

Zhukov, qui dispose d'intérêts financiers à Londres, se rend régulièrement en Sardaigne où il dispose d'une villa estimée à 600millions de francs. Villa qu'il prête d'ailleurs régulièrement à Mikhaïl Gorbatchev - le dernier président de l'ex-URSS. C'est sur le trajet entre Londres et la Sardaigne qu'il est arrêté ce 7 avril.

Entre-temps, l'été 2000 aura été chaud. Mezosy, lorsque son rôle est confirmé, vient de sortir de prison depuis mars2000. Il est à nouveau arrêté par la gendarmerie belge, sur la base du mandat d'arrêt international délivré par l'Italie, en juillet 2000. Il passe aux aveux et ne demeure incarcéré qu'une quinzaine de jours.

D'autres hommes passent à la trappe, en Allemagne, en Ukraine et en Autriche: Anatoly Fedorenko, 66ans, et Andrej Vazhnik, 38ans, contrôlaient effectivement l'embarquement des armes au départ de l'Ukraine. Vazhnik est intercepté par les Ukrainiens et entendu. Fedorenko est arrêté à Vienne en novembre 2000, et attend son extradition vers l'Italie. Reste le capitaine du Jadran Express, Kuzma Medanic, 61ans, marin d'origine croate qui a dissimulé les armes saisies en 1994: l'homme, toujours marin, a été arrêté en août 2000 alors que son bâtiment mouillait dans les eaux allemandes. Stuttgart l'a libéré, jugeant qu'en droit allemand les faits auraient été prescrits.

1996, la mafia ukrainienne s'installe en Belgique

A Bruxelles, le groupe mafieux de Zhukov et Angert était surveillé depuis 1997: armes, corruption, suspicion de meurtre. Récit.

A l'origine, ce sont les douanes américaines qui alertent, fin 1996, les forces de police belges. Les Américains sont, à cette époque, au départ de leur ambassade parisienne, engagés dans une opération sous couverture via la société «Stellar», avenue Louise. Ayant eu vent de l'implantation depuis août 1996, à Bruxelles, de la mafia d'Odessa, ils tentent de vendre à certains représentants de la «Neftemafija» des visas américains de type business valables dix ans. But de l'opération: attirer les mafieux sur le territoire américain, les suivre et, éventuellement les arrêter sur base de la corruption active que représente l'achat de passeports. A l'époque, la filière «armes» est déjà allumée par Stellar.

Qui est présent en Belgique? A l'image de ce qui s'est produit précédemment à Dusseldorf et à Londres, la tête de pont de la mafia d'Odessa, pour Bruxelles, est réduite: l'Ukrainien Nicolaj Fomichev, alors âgé de 38 ans, installé à Uccle, et l'Israélienne Regina Lipshtein, 29 ans. Ils travaillent pour le gang d'Alexandre Angert, dit «Angel», un tueur qui circulait encore à Bruxelles à l'été 2000.

Interception musclée

Mais pour qui travaillent Angert et Fomichev? Pour les clans de la «mafia du pétrole» implantés à Odessa, bref, en principal un certain Leonid Minin (lié à divers trafics d'armes et de diamants, et qui sera arrêté à Monza en août 2000), mais aussi pour l'homme qui a, à Odessa, le vent en poupe: Alexander Zhukov, 42 ans à l'époque, actif au départ de Londres via la société Trans Cargo Ltd. Il semble que Zhukov soit, à Odessa, en train de prendre du terrain à Minin, de s'imposer comme la figure pétrolière principale de ce port.

Et Zhukov sera, tout comme Minin, scrupuleusement suivi par les gendarmes belges à partir de 1997. Lorsqu'il débarque à Bruxelles, il s'installe généralement chez Fomichev, à l'avenue Château de Walzin. Un immeuble qui, du toit de l'immeuble voisin, est surveillé par la police. Il connaîtra même les plaisirs d'une interception musclée, à Zaventem, les gendarmes en cagoule le plaquant au sol ainsi que ses acolytes.

Zukhov, on le sait déjà, est un proche de la société d'armement russe Rosvoorouzheniye, et Minin, on ne le sait pas encore, a ses entrées dans l'industrie de l'armement russe, bulgare et chinoise. Mais ce ne sont pas les armes qui intéressent alors la Belgique: le juge Van Espen s'intéresse depuis septembre 1994 à des flux d'argent sale ukrainien. Une instruction bientôt rattrapée par le meurtre, en décembre 1994, de Vladimir Missiourine.

Vidéo décapante de l'ex-KGB

Le juge Vandermeersch, lui, traite un dossier de corruption et blanchiment à charge du député bruxellois Philippe Rozenberg. Lequel a reçu de l'argent de mafieux russes? Bien sûr, mais aussi de MM. Minin, Zhukov, Angert, etc. qui tentent à leur tour d'obtenir la nationalité belge.

Bref, dès 1997, la Belgique connaît les structures du crime organisé ukrainien, une expertise développée par la cellule «Red Sky» de l'ex-gendarmerie. Expertise qui sera déterminante lorsque le substitut du procureur de la république de Turin, Paolo Tamponi, sollicitera les Belges en avril 1999 non seulement sur les agissements du trafiquant belge Mezosy, mais surtout sur les ramifications du groupe Zhukov. Et leurs pratiques: lors de perquisitions à Uccle, chez Fomichev, la gendarmerie belge saisit une vidéocassette où l'on voit d'anciens agents des services secrets russes expliquant comment mener une séquence de tir pour tuer. Sidérant.

L'Italie est désormais en position de renvoyer l'ascenseur: Zhukov n'aurait-il rien à apprendre aux policiers belges, notamment sur la complicité entre la mafia et l'Etat ukrainien, voire entre mafia et services secrets?

A. L.

Geza Mezosy, clé belge du réseau

L'homme qui permettra aux trafiquants ukrainiens de livrer un véritable arsenal à l'ex-Yougoslavie est un Belge, établi dans le commerce des armes depuis 1989. Geza Mezosy, né à Uccle le 16 mai 1963, lance en 1989 à Grimbergen la société Eastronicom SA (Électroniques et communications de l'Est). Fils de parents hongrois et yougoslave, il utilisera sa connaissance active de la langue hongroise pour se lier à la société Technika (aujourd'hui dissoute), créer lui-même en Hongrie la société Laser, et, lorsque sa licence d'armes lui sera retirée en Belgique en 1993, il implantera d'autres sociétés au Luxembourg.

En 1993, ses premiers ennuis sont dus à la découverte, chez un armurier ami, d'armes non déclarées destinées à être montrées aux clients potentiels de Mezosy. Le juge Bulthé instruit à peine ce premier dossier, lorsque la revue américaine «Forbes», en mai 1993, cite déjà Eastronicom et Geza Mezosy comme étant les paravents de la sulfureuse société d'armement bulgare Kintex. Or Kintex, elle aussi, sera suspectée d'avoir enfreint l'embargo des Nations unies contre l'ex-Yougoslavie.

Mezosy reprendra ses activités au départ du Luxembourg. Il est finalement condamné à Bruxelles en 1996 à trois années de prison ferme. Condamné par défaut: car Mezosy, à ce moment, s'est déjà envolé pour l'Afrique du sud où il tente de s'établir comme courtier en armes à destination de divers pays africains. C'est l'époque, également, où il entre en contact avec Jean Bultot, l'ancien directeur adjoint de la prison de Saint-Gilles, qui sera payé à la commission sur de petites ventes de Mezosy. Car Mezosy est aussi l'homme des petits trafics: nos confrères du «Belang van Limburg» révéleront ainsi qu'il est le vendeur de l'arme utilisée par la mafia des hormones pour abattre le vétérinaire Karel Vannoppen, en février 1995.

Le 5 mars 1998, à la demande de la Belgique, Mezosy est arrêté et écroué à la prison de Pretoria, où la correspondante du «Soir» en Afrique du Sud le rencontre. A l'époque, il nie encore toute implication dans les trafics d'armes de l'Est et annonce qu'il fera appel de sa condamnation belge. Rodomontades: il est extradé vers la Belgique et passe deux années en prison.

Libéré en mars 2000, Gezosy est encore dans le collimateur de la justice pour d'autres petits trafics. Il a d'ailleurs comparu très récemment. Mais, entre-temps, le 4 juillet 2000, c'est le dossier italien qui le rattrape. Belge et non extradable vers l'Italie, il est discrètement appréhendé et inculpé de faux, usage de faux, trafic d'armes et munitions de guerre par la juge Sylviana Verstreken. Mezosy est en aveux, des documents sont saisis, analysés... Sa détention préventive ne se justifie pas longtemps, il est relâché dès juillet. Il sera jugé en Belgique.

A. L.

6clopes

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